Don d’organes : au CHU de Dijon, côtoyer la mort pour sauver des vies
Don d’organes : au CHU de Dijon, côtoyer la mort pour sauver des vies
Antoine d’Abbundo,
La Croix du 11 mars 2026 à 19 h 57

Ce matin-là, la mission principale de Sophie Marion, infirmière de l’équipe de coordination hospitalière du prélèvement au CHU de Dijon-Bourgogne (Côted’Or),
est de prendre des nouvelles d’une patiente qui pourrait être une « donneuse » potentielle. Aussi, après avoir partagé le rituel du café avec ses collègues Céline, Sonia et Stéphanie, elle enfile sa blouse blanche pour se rendre, à travers un dédale d’escaliers et de couloirs, dans le service de réanimation traumatologique et neurochirurgicale où est hospitalisée la dame.
Celle-ci repose dans une vaste chambre dont le calme contraste avec l’agitation du poste de garde tout proche où s’activent infirmières et internes pour accueillir
les nouveaux entrants. Placée sous ventilation artificielle, reliée à une colonne de perfusion qui administre par pousse seringue des médicaments, elle ne donne aucun signe de vie manifeste sinon les constantes affichées sur le moniteur :
fréquence cardiaque, débit respiratoire, tension artérielle, température corporelle.
À son chevet, le docteur Julien Decle effectue un doppler transcrânien pour s’assurer que le cerveau est encore irrigué et oxygéné par le sang. « Pour l’instant, oui », lâche-t-il sobrement. À ses côtés, le docteur Abdelouaid Nadji résume la situation en allant au plus direct.
« L’évolution du patient vers la mort cérébrale, condition requise pour effectuer le prélèvement, n’est jamais certaine. »
« Cette patiente, âgée de 80 ans, a fait un malaise dans la rue il y a quelques jours. Aux urgences où elle a été transportée, un scanner a permis de diagnostiquer un accident vasculaire cérébral massif. Transférée en soins intensifs neurovasculaires, la tentative pour la sauver n’a pas réussi », commence-t-il.
Depuis, après évaluation par un collège de plusieurs spécialistes, un constat s’est imposé : « Nous, médecins, sommes sans solution thérapeutique pour cette patiente plongée dans un coma profond irréversible. »
Dr Julien Decle
Face à ce type de situation désespérée, l’équipe soignante peut décider, comme la loi sur la fin de vie les y engage au nom du refus de l’obstination déraisonnable, d’un arrêt des traitements qui ne font que maintenir artificiellement la vie. Mais elle peut aussi maintenir ces traitements qui permettent de garder en fonction les organes si une procédure de don est envisagée. « Une décision que l’on ne prend pas à la légère car l’évolution du patient vers la mort cérébrale, condition requise pour effectuer le prélèvement, n’est jamais certaine ou peut prendre du temps, ce qui place les familles dans une position d’attente difficilement supportable plus de quelques jours », souligne le docteur Julien Decle.
C’est là que l’équipe de coordination du prélèvement, à Dijon comme ailleurs, joue un rôle crucial. « Notre première tâche est de vérifier que le patient n’était pas opposé au don, la loi disposant que toute personne décédée est réputée donneur potentiel sauf s’il a fait valoir le contraire », précise à son tour Sophie Marion.
« Elle a estimé que sa maman aurait certainement été d’accord pour sauver des vies. »
Ce refus peut s’exprimer soit en s’inscrivant sur un registre national tenu par l’Agence de la biomédecine, qui supervise, au niveau national, l’activité de prélèvement et de transplantation ; soit en le stipulant par écrit ; soit en le déclarant par oral. « D’où l’obligation qui nous est faite de consulter les proches pour s’assurer de la volonté du défunt majeur, l’accord écrit des deux parents étant nécessaire pour un mineur », poursuit-elle.
Dans le cas présent, c’est avec Évelyne, la fille de la vieille dame, que Sophie Marion a dû évoquer cette question délicate. « Je l’ai rencontré une première fois hier après-midi. Elle n’avait jamais parlé de ce sujet avec sa maman, mais elle a pour donner », rappelle la soignante.
Sophie Marion, infirmière
En 25 ans de carrière, Sophie Marion a appris à démonter toutes les idées reçues, à lever toutes les inquiétudes que peut susciter le prélèvement. Que peut-on donner ? « Tout : coeur, poumon, foie, reins, pancréas, intestins, cornée, peau, vaisseaux, valves, os, tendons, ligaments, pour peu qu’ils soient fonctionnels », énumère-t-elle avec un sourire. Le corps du donneur ne risque-t-il pas d’être abîmé, comme le craignent souvent les familles ? « Les chirurgiens prennent soin du donneur comme s’il était vivant, avec tout le respect auquel il a droit. C’est stipulé dans le code de santé publique », rassure-t-elle. Le plus difficile est d’être confronté à des proches qui, dans le doute, préfèrent s’abstenir. « Dans ce cas, on essaye de recentrer la discussion sur le patient. Est-ce qu’il était généreux, altruiste, solidaire ? On va essayer de convaincre, mais on ne forcera jamais la main si un refus s’exprime », insiste-t-elle.
Une équipe mobilisable à tout instant
Une fois la non-opposition vérifiée, commence la partie plus technique du métier. Au CHU de Dijon, outre Sophie Marion, l’équipe de coordination comprend deux autres infirmières à temps plein et quatre à mi-temps, plus deux médecins, tous mobilisables 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an pour organiser la procédure de prélèvement.
Celle-ci est établie en lien avec l’Agence de la biomédecine chargée d’apparier les organes aux différents receveurs en fonction de la meilleure compatibilité biologique pour limiter les risques de rejet. « À charge pour nous d’établir le “timing” du bloc où vont se relayer, plusieurs heures durant, les équipes de permis de sauver tant de vies, tout en préservant l’anonymat des opérations.
Mais ce chemin n’est jamais tracé d’avance. Cette après-midi-là, Sophie Marion et le docteur Decle ont un nouveau rendez-vous avec Évelyne pour faire le point sur une situation passablement compliquée. Le médecin réexplique que le cerveau de sa maman, bien que sévèrement et irrémédiablement atteint, est toujours irrigué, même faiblement, ce qui empêche de déclarer la mort cérébrale qui rend possible le prélèvement. « Si maman avait pu faire vivre quelqu’un, ç’aurait été un formidable cadeau, mais tout cela est devenu trop dur. La décision a été prise de la laisser partir », confie la jeune femme dans un sanglot.
Une décision que Sophie Marion ne songe pas une seconde à contester. « C’est sans doute la meilleure à prendre pour la patiente et la famille. De notre côté, on a tenté tout ce qui était humainement possible. Il n’y a pas de regret à avoir». En 2025, au CHU de Dijon Bourgogne, sur 81 donneurs potentiels recensés, 40 ont été prélevés, leurs dons ayant bénéficié à 121 patients.
« La mort de notre fils n’a pas été pour rien »
Sandrine Berrard, fondatrice de Un but pour Logan, association qui sensibilise au don d’organes
« Il y aura bientôt treize ans que Logan nous a quittés, victime d’un accident domestique qui a gravement endommagé son cerveau. Malgré deux opérations, les médecins du CHU de Dijon n’ont pas pu le sauver. Il avait huit ans. Quand on a sollicité notre accord pour un don d’organes, mon mari a dit oui. Moi, j’étais sous le choc. Et puis j’ai pensé à notre fils. Je me suis souvenu de la fois où il avait voulu donner ses jouets aux enfants qui n’en ont pas. Une douleur, mais aide à la supporter. »
